Technologies numériques en Afrique : à Nairobi, l’appel à une innovation centrée sur les populations.

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L’Afrique doit prendre une place centrale dans la conception, la gouvernance et le financement de ses technologies. C’est le message porté lors du Sommet sur les technologies centrées sur les personnes en Afrique, organisé du 5 au 7 octobre 2026 à Nairobi, au Kenya, à l’initiative de la Fondation Open Society, avec l’appui d’Andela, de Code for Africa, d’Ushahidi et de Build Up.

La rencontre a rassemblé 774 délégués issus de 35 pays et représentant 39 nationalités, parmi lesquels des responsables publics, des innovateurs, des chercheurs, des bailleurs de fonds et des organisations communautaires. Les échanges ont porté sur la manière de développer des outils numériques adaptés aux réalités africaines, capables de renforcer la gouvernance démocratique, la paix, la participation citoyenne et la confiance envers les institutions.

Faire de la technologie un levier de développement inclusif

Durant les deux premières journées, les participants ont abordé plusieurs enjeux majeurs : l’appropriation locale des technologies, les garanties éthiques, la démocratie, la responsabilité publique, les minerais critiques et le financement durable de l’innovation.

Un constat s’est dégagé des discussions : la performance technologique ne suffit pas à garantir l’utilité d’un outil. Sa pertinence doit également être évaluée à l’aune de sa capacité à répondre aux besoins des populations et à améliorer concrètement leurs conditions de vie.

Les intervenants ont ainsi défendu une approche dans laquelle les communautés participent à la conception des solutions qui les concernent. Les technologies numériques peuvent notamment contribuer aux systèmes d’alerte précoce, à la prévention des conflits, au dialogue entre communautés et au suivi de l’action publique.

L’intelligence artificielle et les infrastructures numériques ont également occupé une place importante dans les débats. Les participants ont appelé à orienter leur développement vers les priorités du continent, notamment l’emploi, la lutte contre la pauvreté, l’accès à l’énergie, à l’eau et aux services essentiels.

Souveraineté numérique et protection des droits

Au-delà des perspectives offertes par l’innovation, le sommet a mis en lumière les risques associés à un développement technologique insuffisamment encadré. La surveillance abusive, la désinformation, les discriminations algorithmiques et les inégalités d’accès au numérique figurent parmi les préoccupations soulevées.

L’enjeu est donc de concilier innovation, protection des droits fondamentaux et responsabilité des acteurs publics et privés. Les participants ont insisté sur la nécessité de faire progresser conjointement les cadres réglementaires et les solutions technologiques, afin de prévenir les dérives et de préserver la confiance des citoyens.

Cette réflexion concerne également les relations entre les États et les populations. Les outils numériques peuvent améliorer l’accès à l’information, renforcer la transparence et faciliter les mécanismes de contrôle citoyen, à condition que leur utilisation respecte les droits et les libertés.

La question de la propriété des données a également été soulevée. Pour Joshua Ogure, représentant de Map Kibera, la maîtrise communautaire des données produites localement constitue un enjeu essentiel. L’objectif est de permettre aux populations de participer aux décisions concernant les informations qu’elles génèrent et leur utilisation.

Passer de la consommation à la création de solutions africaines

Les discussions ont également mis en évidence la nécessité de renforcer la capacité des acteurs africains à concevoir et à maîtriser leurs propres outils numériques. Christella Igiranez, du programme Tech4Peace du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), a notamment relevé que de nombreuses solutions utilisées sur le continent sont conçues à l’extérieur de l’Afrique.

Des applications destinées à accompagner les survivantes de violences basées sur le genre ou à faciliter l’accès des petits agriculteurs au microcrédit illustrent pourtant le potentiel de technologies développées à partir de besoins locaux.

Pour les participants, les communautés ne doivent plus être considérées comme de simples utilisatrices des innovations, mais comme des partenaires dans leur conception, leur gouvernance et leur développement. Cette approche suppose aussi de tester les solutions auprès des populations concernées avant leur déploiement à grande échelle.

La question du financement reste déterminante. La pérennité des initiatives dépend notamment de la disponibilité de ressources durables, d’infrastructures adaptées et de partenariats capables d’accompagner les innovations au-delà de leur phase initiale.

Des technologies au service de la paix et de la gouvernance

Les applications numériques dans la prévention des conflits, la sécurité publique et la gouvernance ont constitué un autre axe majeur du sommet. L’expérience d’Ushahidi, plateforme née au Kenya à la suite des violences postélectorales de 2007-2008 pour recueillir et cartographier les témoignages des citoyens, a notamment illustré la capacité des technologies développées en Afrique à répondre à des crises concrètes.

Pour Michelle Ndiaye, directrice du programme « Transformative Peace » à Open Society Foundations, les technologies peuvent contribuer au renforcement de la paix, à la participation citoyenne et à la gouvernance démocratique, mais aussi à la prévention de certains conflits.

Les échanges ont également porté sur la gouvernance des ressources naturelles et les minerais critiques, dont l’importance économique et géopolitique ne cesse de croître. Les outils numériques peuvent favoriser la traçabilité, la transparence et le suivi des activités extractives, tout en renforçant la responsabilité des acteurs concernés.

Des initiatives africaines mises à l’honneur

Le sommet a également permis de distinguer plusieurs initiatives innovantes du continent. Cinq organisations ont été récompensées : l’Institute for Multiparty Democracy, Devligence Limited, Factcheck Africa, Map Kibera et Campus Safety Initiative.

Cette reconnaissance vise à valoriser les solutions conçues par des acteurs africains et à favoriser leur visibilité auprès des partenaires, des investisseurs et des organisations susceptibles de soutenir leur développement.

Lors de la clôture, Fiona Asuke a appelé les participants à dépasser le stade des discussions pour transformer les idées en solutions concrètes, puis en résultats mesurables.

Construire un avenir numérique porté par les Africains

Au terme de trois jours de travaux, le sommet a mis en avant une ambition commune : faire de la technologie un instrument de progrès social, de gouvernance responsable et de consolidation de la paix, plutôt qu’un facteur supplémentaire d’exclusion.

La concrétisation de cette ambition reposera sur plusieurs conditions : une participation effective des communautés, une protection rigoureuse des données, des mécanismes de financement durables et une meilleure articulation entre innovation et réglementation.

Pour l’Afrique, l’enjeu dépasse ainsi la seule adoption des nouvelles technologies. Il s’agit de renforcer sa capacité à concevoir, gouverner et financer des solutions correspondant à ses propres priorités. La prochaine étape consistera à traduire les recommandations du sommet en partenariats durables et en initiatives capables de produire des effets tangibles sur le terrain.