Géopolitique africaine : le rapport RAGA 2026 décrypte les nouveaux défis stratégiques du continent.

HKYpj9vXIAAEMNz

À Rabat, le Policy Center for the New South présente sa lecture d’une Afrique confrontée à un monde en recomposition

Le continent africain évolue dans un environnement international de plus en plus fragmenté, marqué par les rivalités géopolitiques, les mutations économiques et l’émergence de nouvelles menaces sécuritaires. C’est dans ce contexte que le Policy Center for the New South (PCNS) a dévoilé, mercredi à Rabat, la dixième édition du Rapport annuel sur la géopolitique de l’Afrique (RAGA) 2026.

Présenté en marge de la Conférence africaine sur la paix et la sécurité (APSACO), organisée les 11 et 12 juin à l’Université Polytechnique Mohammed VI de Salé, ce rapport réunit les analyses de chercheurs, diplomates et experts africains autour des grandes transformations qui redessinent le paysage stratégique du continent.

Au fil des contributions, plusieurs thèmes majeurs émergent : l’articulation entre sécurité et développement, la souveraineté économique, l’impact des nouvelles technologies sur les conflits ainsi que le positionnement de l’Afrique dans un ordre mondial en pleine mutation.

Repenser le lien entre paix, sécurité et développement

Parmi les réflexions marquantes de cette édition figure celle du diplomate et chercheur marocain Hachem Elmoummy, qui appelle à dépasser les approches traditionnelles de gestion des crises africaines.

Dans son analyse consacrée aux fondements d’un paradigme africain de la paix, il remet en question l’idée selon laquelle la sécurité devrait systématiquement précéder le développement. Selon lui, les expériences africaines démontrent que cette logique a souvent montré ses limites.

L’auteur défend ainsi une approche intégrée reposant sur un triptyque indissociable : paix, sécurité et développement. Cette vision, désormais portée par l’Agenda 2063 de l’Union africaine, considère que la stabilité politique, la croissance économique et le développement humain doivent progresser simultanément pour produire des résultats durables.

Il souligne également l’importance de la résolution 2719 du Conseil de sécurité des Nations unies, qui ouvre la voie au financement des opérations de paix de l’Union africaine par l’ONU. Une avancée significative, même si la dépendance financière des missions africaines envers les partenaires extérieurs demeure importante.

La friperie, révélateur des vulnérabilités économiques africaines

Le rapport s’intéresse également à des enjeux souvent absents des débats géopolitiques traditionnels. C’est notamment le cas du commerce des vêtements usagés, abordé par le diplomate camerounais Jean Patrice Koe.

À travers une étude consacrée à la place du Cameroun dans l’économie de la friperie en Afrique, l’auteur montre comment la dépendance aux importations textiles peut devenir un facteur de fragilité économique et stratégique.

Avec plus de 73 000 tonnes de vêtements usagés importées en 2025 via le port de Douala, le Cameroun illustre les défis auxquels sont confrontées plusieurs économies africaines. Pour l’auteur, la relance de l’industrie textile locale constitue un enjeu majeur de souveraineté économique et de création d’emplois.

Il plaide ainsi pour le développement d’une filière régionale de recyclage, de tri et de transformation textile susceptible de réduire cette dépendance extérieure.

Une Afrique face aux mutations de l’ordre mondial

La place du continent dans le système international occupe également une position centrale dans les travaux du rapport.

Dans sa contribution, Marvin Tallam, directeur des Affaires politiques et juridiques à la présidence kényane, analyse les opportunités et les risques liés à l’émergence d’un monde multipolaire.

Selon lui, l’Afrique dispose aujourd’hui d’une marge de manœuvre plus importante dans ses relations avec les grandes puissances. Toutefois, cette opportunité ne pourra être pleinement exploitée que si les États africains parviennent à coordonner davantage leurs positions diplomatiques et à parler d’une voix plus unie sur les grandes questions internationales.

L’auteur identifie notamment le terrorisme et l’instabilité sécuritaire comme les principales menaces susceptibles de freiner cette ambition collective.

Drones, intelligence artificielle et guerres hybrides : les nouveaux défis de la sécurité africaine

Les transformations technologiques occupent également une place importante dans cette édition du RAGA.

La chercheuse Mounia Boucetta met en lumière l’utilisation croissante des drones et des technologies émergentes dans les conflits africains. Elle souligne que ces outils, autrefois réservés à quelques puissances militaires, sont désormais accessibles à un nombre croissant d’acteurs, y compris des groupes armés non étatiques.

Cette démocratisation technologique modifie profondément les dynamiques de sécurité sur le continent et pose de nouveaux défis aux États africains.

L’experte appelle ainsi au développement de capacités technologiques locales afin de réduire la dépendance vis-à-vis des fournisseurs étrangers et de renforcer la souveraineté numérique du continent.

La Mauritanie et le Maroc mis en avant comme acteurs de stabilité régionale

Les enjeux de coopération régionale figurent également parmi les thématiques abordées lors de la présentation du rapport.

Le professeur mauritanien Sidi Mohamed Sidi Vall Ould Oumeir s’est notamment intéressé au rôle de la Mauritanie dans les initiatives atlantiques portées par le Royaume du Maroc.

Selon son analyse, les projets de coopération maroco-mauritaniens constituent des instruments de développement économique, mais également des leviers de stabilisation dans un espace sahélo-atlantique confronté à de multiples défis sécuritaires.

APSACO 2026, un espace de réflexion stratégique pour l’Afrique

La présentation du Rapport annuel sur la géopolitique de l’Afrique s’inscrit dans le cadre de la dixième édition de la Conférence africaine sur la paix et la sécurité (APSACO), devenue au fil des années un rendez-vous incontournable des débats stratégiques sur le continent.

Réunissant experts, responsables politiques, diplomates et chercheurs africains, cette plateforme ambitionne de contribuer à l’émergence de solutions africaines aux défis de sécurité, de gouvernance et de développement.

À travers cette nouvelle édition du RAGA, le Policy Center for the New South met en lumière une conviction de plus en plus partagée : face aux mutations rapides du monde, l’Afrique ne peut plus se contenter de subir les transformations géopolitiques en cours. Elle doit désormais s’affirmer comme un acteur stratégique capable de définir ses propres priorités, de renforcer sa souveraineté et de construire sa place dans l’ordre international de demain.